Shibumi

渋み

Shibumi  (しぶみ, 渋み) se réfèrent en japonais, à la sensation subjective produite par la beauté simple, subtile, et discrète. À l’instar d’autres termes du vocabulaire affecté au domaine esthétique tel  iki ou wabi-sabi, shibui peut s’appliquer à un vaste éventail de sensations, et non exclusivement à l’art ou à la mode. L’adjectif correspondant est shibui.

Portrait d'Hatsuko, l'un des plus iki (粋) geiko (芸妓) ou geisha (芸者) de la première période Shōwa (1920), habillé pour une cérémonie du thé.

L’iki (粋) se caractérisée par un certain détachement, une forme d’élégance, le charme de la discrétion, le sens de l’urbanité, celui de l’ombre plutôt que de la lumière, l’amour des couleurs sobres, le goût des saveurs âpres.

Les concepts de wabi et sabi peuvent être rattachés à la Voie du Thé, que Sen no Rikyu développa au XVIème siècle (époque Momoyama) dans son ultime aboutissement philosophique et esthétique.

La cérémonie du thé, sous le nom de chanoyu (茶の湯), sadō (茶道), ou chadō (茶道) devint un rituel profondément enraciné dans les philosophies taoïstes et zen, codifié selon des principes d’harmonie, de respect, de pureté et de tranquillité. Tout est conçu pour libérer et purifier l’esprit, dans une austérité volontaire préparant à la méditation, au-delà de toute construction intellectuelle.

Cérémonie du thé au Japon

Apparu à l’origine lors de la période Muromachi (1333-1568) sous la forme shibushi, le mot fut d’abord utilisé pour désigner un goût acide ou astringent, comme celui du kaki encore vert. Il est l’antonyme du complaisant et du doux.

Photographie du fruit du diospyros kaki

Au début de la période Edo (1603-1867), shibui commença à faire référence à une sensation esthétique agréable. On l’utilisa alors, dans des domaines aussi variés que le chant, la mode ou l’artisanat d’art, pour désigner une œuvre d’une beauté particulièrement sobre, discrète et efficace.

Bol à thé avec motif d'herbes de la pampa, par Ogata Kenzan

Bol à thé avec motif d’herbes de la pampa, par Ogata Kenzan (1663-1743; atelier Chojiyamachi) Japon, période Edo, 1712-31. Argile blanche; barbotine blanche, cobalt et pigments de fer sous vernis transparent

De grands chanteurs, des acteurs renommés, des maîtres céramistes, et des artistes de diverses spécialités furent ainsi qualifiés de shibui, surtout s’ils avaient le sens de la mesure et évitaient de produire des œuvres clinquantes.

L’efficacité sans effort

Shibumi, c’est la simplicité élégante; l’efficacité sans effort (無爲, wúwéi), l’excellence discrète, la belle imperfection. Dans ce processus de création pour approcher sans effort la perfection, on peut retrouver la mise en oeuvre des principes du Zen.

Photographie d'un cotoneaster shohin, collection privée de bonzaïs de Philippe Massard

Cotoneaster shohin, collection privée de bonzaïs de Philippe Massard

Kanso

Le principe de simplicité

Kanso (簡素) dicte que la beauté et l’utilité ne doivent pas être surestimée. La manière de kanso est simple, naturelle, sans effet de décoration, mais claire. Une clarté qui est obtenue par omission ou par exclusion de ce qui n’est pas essentiel.

Dans la philosophie zen, la connaissance profonde est mieux exprimée par des termes simples.  On élimine ce qui n’a pas d’ importance..

« Less is more ». Le plus célèbre de tous les éloges du moins

On pourrait le caractériser d’Apollinien, un terme emprunté aux Grecs.  « Les Grecs voyaient en Apollon la personnification de la force souveraine, organisatrice, régulatrice de l’intelligence, qui maîtrise et met en forme l’élan vital représenté par Dionysos ». [Apollon et Dionysos de Pierre Vial] Apollon représente la cohérence, la lucidité, la connaissance. …

Photographie du pavillon de Barcelone de Mies van der Rohe

Si l’on analyse le moins, qui dans le cas de Mies van der Rohe, est le point d’appui de sa maxime, il serait par ailleurs intéressant de se renseigner sur le plus afin d’élucider l’exactitude de la citation « less is more ».
S’il existe bien deux divinités protectrices de l’Art, il est inconcevable de parler d’Apollon sans citer Dionysos. Dionysos désigne « l’élan vital, spontané, déchaîné » [Apollon et Dionysos de Pierre Vial], un rappel à une part de rêve et d’irrationnel.

Shizen

Le principe de nature

La perception que les Japonais ont de la nature est celle d’un état allant de soi dans les êtres et les choses, qu’elles qu’il soient et non celle, fréquemment répandue en Occident, d’un objet devant être dominé, héritage du naturalisme et de l’anthropocentrisme de la pensée moderne. Aussi la nature au Japon inspire-t-elle un fort sentiment de respect et infuse-t-elle maintes formes culturelles.

Saiho-ji, photographie de Michael Yamashita

Le sublime temple des mousses de Kyoto, Saiho-ji, est un exemple particulièrement intéressant de la pluie qui peut éveiller un jardin. Chaque jour, Saiho-ji est une mer de verdure. Mais avec la pluie, les nombreuses nuances de ses 100 variétés de mousse deviennent apparentes. La pluie donne un aspect scintillant au feuillage vert dans un paysage autrement plat et éclairé. La pluie sur les feuilles des fleurs de lotus et les nénuphars les polit et les anime. Le reflet de l’eau sur les chemins de pierre ajoute des textures subtiles et intensifie leur couleur.

Shizen (自然), c’est rechercher à être naturel, sans artifice, sans prétention. Bien qu’elle implique un acte créatif, shizen se manifeste par une impression de naturel et de spontané apparente.

Shizen  se manifeste dans l’auto-organisation qui émerge naturellement, celle-ci est supérieure à tout contrôle qu’on pourrait imposer artificiellement, tout en étant plus puissante.

Yugen

Le principe de subtilité

Le yūgen (幽玄), qui peut se traduire par la beauté profonde, la beauté mystérieuse ou le charme subtil, est un concept de l’esthétique japonaise appliqué aux arts, aux arts scéniques, à la littérature et à la poésie. Le yūgen renvoie à la compréhension et l’évocation nostalgique de la beauté mystérieuse du monde. Il ne s’agit pas de faire appel à l’imaginaire ni de décrire la réalité concrète, mais de percevoir le monde comme doté d’une profondeur implicite que les artistes peuvent exprimer subtilement. Le yūgen prend donc souvent la forme du mystère, de la profondeur, de l’élégance et de la nostalgie, associés à l’ancienne culture aristocratique.

Crematorium d'Hofu, Shunmyo Masuno

Dans le crematorium à Hofu dans le sud du Japon, Shunmyo Masuno, a créé un jardin spirituel contemplatif pour aider la famille des défunts. Dans cet espace, vu par des personnes en deuil immédiatement après la crémation, il a créé une métaphore pour l’acceptation de la mortalité en symbolisant le processus de 49 jours de devenir Bouddha après la mort. Les arcs en pierre coupée tournent autour du bassin de débordement noir pour culminer dans un rocher de granit qui semble sortir de l’eau.

Profondeur ou suggestion plutôt que révélation

L’Homme au travers du zen, doit apprendre à dépasser les apparences pour percevoir la vérité cachée des choses.

Précision et finitude sont en contradiction avec la nature, elles impliquent une stagnation et une perte de vie. Le pouvoir de la suggestion est souvent plus fort que celui de la divulgation complète.

Fukinsei

Le principe de l’asymétrie

L’objectif de fukinsei (不均 整) est de transmettre la symétrie du monde naturel grâce à des représentations clairement asymétriques et incomplètes. L’idée de contrôler l’équilibre dans une composition par l’irrégularité et l’asymétrie est un principe central de l’esthétique zen. L’effet recherché est d’inciter le regard à recréer la symétrie manquante et à participer ainsi à l’acte créatif.

Photographie d'un tattouage représentant le cercle enso

L’enso ((円相), dans la peinture à la brosse, est souvent dessiné comme un cercle incomplet, symbolisant l’imperfection qui fait partie de l’existence.

La nature elle-même est pleine de beauté et de relations harmonieuses qui sont asymétriques et équilibrées. C’est une beauté dynamique qui attire et engage.

Seijaku

Le principe de paix

Seijaku (静寂) met l’accent sur le thème fondamental du vide. C’est dans les états de calme actif, de tranquillité, de solitude et de quiétude que l’on trouve l’essence même de l’énergie créatrice. Faire quelque chose n’est pas toujours mieux que de ne rien faire.

Seijaku, photographie d'Alex Robertson

Un voyage tranquille à travers Takayama, Shirakawa-go, Kanazawa et Kyoto, où l’immobilité se retrouve parmi les sanctuaires de la forêt, la brume qui habite les vallées et les poutres d’anciennes maisons en bois.

Datsuzoku

Le principe de transcendance

Datsuzoku (脱俗), c’est l’inattendu, échapper à l’ordinaire et au conventionnel. En s’éloignant de la routine quotidienne, on crée un sentiment de surprise et de libération qui éveille l’attention, met les sens en alerte. Le résultat de datsuzoku est surprise agréable et  stupéfaction soudaine .

Cabbage Chair, design Nendo

Et qu’est-ce qui a poussé l’équipe de Nendo, en collaboration avec Issey Miyake,à créer une chaise non structurée mais fonctionnelle et confortable, à partir du papier utilisé pendant le processus de plissage pour les vêtements de Miyake?

Le succès des Nendo semble reposer sur la fragilité maîtrisée, comme s’ils proposaient un état de flottaison du design. Sont-ils les nouveaux prodiges de l’épure japonaise dématérialisée ou des embrumeurs ? A moins qu’ils se situent à un point de rupture entre la mémoire d’une nature immuable et les émanations du tsunami de Fukushima.

– Shibumi, monsieur ? Nicholaï avait déjà entendu ce mot, mais à propos de jardins, d’architecture, où il suggère une beauté équilibrée.? — Quel sens donnez-vous à cette expression, monsieur . — Oh ! Un sens imprécis. Et incorrect, je le crains. Une tentative maladroite pour décrire une qualité ineffable. Comme tu le sais, shibumi implique l’idée du raffinement le plus subtil sous les apparences les plus banales. C’est une définition d’une telle exactitude qu elle n’a pas besoin d’être affirmative, si touchante qu’elle n’a pas à être sédui-sante, si véritable qu’elle n’a pas à être réelle. Shibumi est compréhension plus que connaissance. Silence éloquent. Dans le comportement, c’est la modestie sans pruderie. Dans le domaine de l’art, où l’esprit de shibumi prend la forme de sabi, c’est la simplicité harmonieuse, la concision intelligente. En philosophie, où shibumi devient wahi, c’est le contentement spirituel, non passif; c’est exister sans l’angoisse de devenir. Et dans la personnalité de l’homme, c’est… comment dire ? L’autorité sans la domination ? Quelque chose comme cela. in ShibumiShibumi de Trevanian, traduction de Anne Damour aux Editions Gallmeister dans la collection Noire

Mediagraphie

La structure de l'iki de Atsuko Hosoi chez PUF dans la collection QuadrigeLa structure de l'iki de Atsuko Hosoi chez PUF dans la collection QuadrigeMies van der Rohe by Claire Zimmerman chez TASCHENMies van der Rohe by Claire Zimmerman chez TASCHENLe Sauvage et l'artifice : les Japonais devant la nature de Augustin Berque chez Gallimard dans la Bibliothèque des Sciences humainesLe Sauvage et l'artifice : les Japonais devant la nature de Augustin Berque chez Gallimard dans la Bibliothèque des Sciences humainesIn the Japanese Garden de Elizabeth Bibb, photographies de Michael S. Yamashita chez Fulcrum Inc.,USIn the Japanese Garden de Elizabeth Bibb, photographies de Michael S. Yamashita chez Fulcrum Inc.,USTragic Beauty in Whitehead and Japanese Aesthetics de Steve Odin chez Lexington BooksTragic Beauty in Whitehead and Japanese Aesthetics de Steve Odin chez Lexington BooksNendo: 10/10 chez Die Gestalten VerlagNendo: 10/10 chez Die Gestalten VerlagShibumi de Trevanian, traduction de Anne Damour aux Editions Gallmeister dans la collection NoireShibumi de Trevanian, traduction de Anne Damour aux Editions Gallmeister dans la collection Noire

Lexique japonais
  • しぶい, 渋い, shibui: délicieusement acide, astringent, âpre; sobre, dépouillé; renfrogné
  • しぶみ, 渋み, shibumi: l’astringence, le goût amer
  • いき, 粋, iki: chic, élégant, sophistiqué, raffiné, sophistication naturelle, détachement, forme d’élégance, charme de la discrétion, sens de l’urbanité, l’ombre plutôt que de la lumière, l’amour des couleurs sobres, le goût des saveurs âpre.
  • あまい, 甘い, amai: sucré; complaisant, doux, indulgent
  • わびさび, 侘寂, wabi sabi: excuse, raffinement sobre; sérénité, patine, élégante sobriété
  • 自: soi-même
  • 然: ce qui est
  • しぜん, 自然, shizen: nature, naturel, qui va de soit, qui est dans l’ordre des choses,  automatiquement, sans que personne n’agisse
  • しぜんのうほう, 自然農法, shizennouhou: agriculture naturelle; permaculture
  • じしん, 自身, jishin: soi-même
  • じいしき, 自意識, jiishiki: conscience de soi
  • ゆうげん, 幽玄, yuugen: mystère, subtilité, le subtil et le profond
  • だつぞく, 脱俗, datsuzoku: détachement de ce monde, sainteté
Lexique chinois
  • 自,  zì: depuis, à partir de, soi-même, naturellement
  • 然,  rán: mais, cependant, juste, correct, comme ça, ainsi
  • 自然,  zì rán: nature, naturel, naturellement
  • 幽, yōu: à distance, caché, retiré, secret, dissimulé, calme, sérénité, pacifique
  • 玄, xuán: mystérieux, obscur, incroyable
  • 脱俗,  tuō sú: au-dessus du vulgaire, distingué, relevé, supérieur, raffiné

Dominique Clergue

Troisième dan Aïkikaï de Tokyo, professeur de la FEQGAE - Union Pro Qi Gong et de la Fédération des Écoles Cheng Man ching, Dominique a créé l'école Nuage~Pluie en 1998.

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1 réponse

  1. Un bonheur ce nouvel article, à lire et relire encore pour m’imprégner,
    très …..inspirant, 🙂
    Une approche organique toute en délicates nuances,
    Être au monde ou la révélation d’une expérience emplie de beauté…

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