Pratiques des femmes taoïstes

Méditation et alchimie intérieure

Présentation

Connue pour ses travaux sur le taoïsme et l’alchimie taoïste, Catherine Despeux dans ce nouveau livre présente les pratiques taoïstes de culture de soi pour la femme à travers un choix de traductions de textes, précédé d’explications permettant de mieux en comprendre le sens, étant donné que. dans l’alchimie. l’usage de métaphores et d’un symbolisme complexe nécessite un décryptage du sens pas toujours facile. Pourtant, derrière ces mots et ces processus complexes, la réalité est très simple : il s’agit de l’exercice de la méditation, assise, couchée ou debout, afin d’apaiser l’esprit et de calmer les pensées. ce qui. selon toutes les sources, constitue la base de la Voie et traverse évidemment toutes les étapes de l’ascèse. Ces écrits ne traitent pas uniquement des techniques d’alchimie intérieure réservées aux femmes, puisque, des trois étapes classiques de l’alchimie intérieure, seule la première comporte des indications différentes selon que l’adepte est un homme ou une femme. Par ailleurs, ils exposent en plus des méthodes elles-mêmes des conceptions relatives à l’éthique féminine, à la vie de la femme dans la société ou dans la communauté religieuse. notamment les règles à observer : on y retrouve une certaine permanence de l’image et du rôle de la femme dans le taoïsme.

Catherine Despeux

Catherine Despeux

Catherine Despeux, sinologue et professeur des universités à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales, a déjà publié de nombreux livres dont Traité d’Alchimie et de physiologie taoiste, Les Deux Océans 1979, Les Entretiens De Mazu, Maître Chan Du VIII° Siècle, Les Deux Océans, 1980, Lao-tseu : Le guide de l’insondable, Entrelacs. 2010.

L’Essai et la revue du jour | 14-15

Jacques Munier

C’est au milieu du XVIIIème siècle que commencent à paraître des ouvrages consacrés aux techniques d’alchimie intérieure spécifiquement féminine et l’existence de cette littérature jusqu’au seuil du XXème siècle confirme qu’une tradition de femmes taoïstes était bien vivante durant toute cette période en Chine et même avant, puisqu’une princesse impériale de la dynastie Tang, Yuzhen – Perfection de jade – fut amenée à l’illustrer lorsque, devenue taoïste, elle étudia et calligraphia Le Livre des esprits volants , un court traité transmis au moyen de la technique dite de « l’écriture inspirée » par la Dame Wei, matriarche d’un important courant du taoïsme. Catherine Despeux, sinologue et professeur à l’INALCO, a rassemblé certains de ces textes, qui dénotent une conception de la femme sensiblement différente de celle des deux autres grandes doctrines spirituelles chinoises, le confucianisme et le bouddhisme, davantage marquées par le système patriarcal de la société de l’Empire Céleste. D’autant que le taoïsme accorde dès ses débuts une grande importance à la femme et au féminin, même s’il s’agit avant tout d’une référence symbolique. Dans le grand classique du taoïsme, Le Livre de la voie et de sa vertu , le fameux Tao Tö King attribué à Lao-Tseu, l’image de la mère évoque un idéal d’accomplissement intérieur.

C’est essentiellement par l’exercice de la méditation que l’on parvient à cultiver la Voie, c’est à dire le Tao – c’est le sens de ce mot en chinois. De nombreux éléments de cette pratique sont évidemment communs aux deux sexes mais le taoïsme établit une distinction fondamentale qui dérive de la partition ontologique entre le Yin et le Yang, entraînant toute une série de conséquences pratiques et symboliques. Si la femme a une nature où domine le Yin, elle est considérée Yang à l’intérieur, à l’inverse de l’homme, affichant son Yang et sa nature solaire alors qu’il est Yin dans son for intérieur. En termes d’alchimie intérieure ça se traduit par l’existence de deux principes actifs différents : le sperme pour l’homme, le sang pour la femme. Tigre blanc, Dragon rouge, l’un des textes traduits et présentés par Catherine Despeux, les Dix règles d’alchimie féminine , évoque d’une façon très concrète cette différence et ses conséquences en matière d’alchimie intérieure : l’homme doit s’employer à conserver l’essence yang pour qu’elle ne s’écoule pas. Ainsi accumulée, elle est sublimée pour se transformer en souffle, lequel se convertit en âme qui revient à la vacuité. On disait aussi autrefois « faire retourner l’essence pour compléter le cerveau ». La femme, dont le corps yin est traversé de sécrétions sanguines – je cite « se sert de la substance onctueuse et magique de sa poitrine pour transformer sa constitution ». L’auteur fait ici allusion à l’importance des seins dans la maîtrise du souffle, une clause anatomique qui revient dans de nombreux textes. Et dans l’exercice de sublimation qu’on vient d’évoquer pour l’homme, c’est le sang, cette fois, qui se transforme en souffle. Ce qu’on désigne par une formule ancienne, poétique et radicale, très fréquemment utilisée : la décapitation du dragon rouge.

De l’ensemble de ces écrits se dégage une méthode de méditation. Il convient de la pratiquer à heures fixes, de préférence le matin entre 5h et 7h, c’est le moment, mesdames, voici donc quelques conseils pratiques pour accéder au Nirvana sans avoir, comme dit la chanson, besoin de personne. D’abord la posture, même si elle peut être assise, couchée ou debout, la plus courante est la position dite du lotus, assise, jambes croisées en tailleur, celle qui procure la meilleure assise du bassin, favorise le redressement naturel de la colonne vertébrale et la détente de l’ensemble du corps, avec cette variante féminine dite « d’enfourcher la grue », la jambe gauche repliée sous les fesses tandis que la jambe droite est ramenée et croisée sur la jambe gauche. La méditation peut commencer dans un environnement calme, le mari affairé dans la cuisine, les enfants encore au lit. Comme le souligne Catherine Despeux, « l’apprenti alchimiste ne transforme pas le monde mais son rapport au monde et à soi-même ». L’esprit apaisé, les émotions calmées, l’attention doit rester flottante, sans objet particulier, si ce n’est – je cite « celle d’un observateur qui, dans le silence de ses idées, regarde comme un beau rouleau de peinture chinoise ce qui se passe en lui, et au dehors, dans la relation intérieur/extérieur », bref, « une vigilance paisible sans aucune tension ni volonté de faire quoi que ce soit ». Il peut être alors préférable d’avoir auparavant expliqué à son partenaire les principes du non-agir afin d’éviter les bruits intempestifs, voire rageurs, en provenance de la cuisine. Ne pas oublier, notamment, que ces règles ont été édictées dans le contexte de la vie monacale.

Commence alors le contrôle de la respiration, initié par un exercice essentiel : grincer des dents, ou comme le prescrit la formule métaphorique « faire résonner le tambour céleste pour convoquer les divinités du corps ». Plus prosaïquement, la vibration et le son provoqués par ce frottement permettent de soulager les tensions dans la nuque et la tête. La respiration qui doit être nasale provient du plus profond de l’abdomen et doit progressivement s’allonger, s’affaiblir jusqu’à disparaître presque et devenir une « respiration embryonnaire ». Avec la respiration, c’est le moi, tel qu’il est structuré par l’histoire familiale et sociale qui s’efface progressivement et si tout va bien, une forte sensation de félicité va prendre forme chez la femme – je cite encore les Dix règles d’alchimie féminine : « quand le souffle descend dans la mer de sang, il est tel un poisson qui aspire l’eau. En cet instant, une ivresse indescriptible se répand dans le corps, incessante félicité, semblable à celle de l’union d’un homme et d’une femme ».

Nuage~Pluie

Ex quo profecto intellegis quanta in dato beneficio sit laus, cum in accepto sit tanta gloria.

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