Pietra viva

Léonor de Récondo

– Cavallino, je ne t’ai pas entendu arriver !

– Eh oui, mes sabots sont de plus en plus silencieux. Veux-tu que je te dise pourquoi ?

– Bien volontiers.

– Il y a peu de temps, j’ai compris que tout ce qui ne touchait pas la terre était déjà dans le ciel et, depuis, mes sabots ont acquis la légèreté des plumes. Pose ta main dans l’herbe. »

La paume de Michelangelo vient caresser l’herbe mouillée.

« Tu vois, le dessous de ta main touche le sol, mais le dessus est dans les airs. Maintenant que je sais cela, je regarde mes amis très différemment. Hier, je suis allé voir ma belle jument blanche dans le pré. Je lui ai dit que ses cils fouettaient les nuages, que bientôt ses oreilles frôleraient la lune. Et pour la première fois, j’ai vu de l’amour dans ses yeux. C’était comme si j’avais découvert un secret et qu’il fallait que je traverse cette épreuve pour qu’elle m’accorde enfin sa tendresse.

– Cavallino, même les chiens comme moi sont enveloppés par le ciel ?

– Bien entendu ! Je viens de te l’expliquer. Le ciel commence là où le sol s’arrête. »

Le silence se pose entre eux.

« Michelangelo, je vois bien que tu es triste aujourd’hui. Ton regard est tourné vers l’intérieur de toi-même. Je te révèle mon secret pour qu’il t’allège l’âme et parce que tu es l’un des rares à pouvoir le comprendre. Ne le répète pas aux autres, ils ne sont pas prêts à l’entendre. »

Sur ces mots, Cavallino se lève et reprend le chemin du village.

Présentation

Michelangelo, en ce printemps 1505, quitte Rome bouleversé. Il vient de découvrir sans vie le corps d’Andrea, le jeune moine dont la beauté lumineuse le fascinait. Il part choisir à Carrare les marbres du tombeau que le pape Jules II lui a commandé. Pendant six mois, cet artiste de trente ans déjà, à qui sa pietà a valu gloire et renommée, va vivre au rythme de la carrière, sélectionnant les meilleurs blocs, les négociants, organisant leur transport. Sa capacité à discerner la moindre veine dans la montagne a tôt fait de lui gagner la confiance des tailleurs de pierre. Lors de ses soirées solitaires à l’auberge, avec pour seule compagnie le petit livre de Pétrarque que lui a offert Lorenzo de Medici et la bible d’Andrea, il ne cesse d’interroger le mystère de la mort du moine, tout à son désir impétueux de capturer dans la pierre sa beauté terrestre. Au fil des jours, le sculpteur arrogant et tourmenté, que rien ne doit détourner de son oeuvre, se laisse pourtant approcher : par ses compagnons les carriers, par la folie douce de Cavallino, mais aussi par Michele, un enfant de six ans dont la mère vient de mourir. La naïveté et l’affection du petit garçon feront resurgir les souvenirs les plus enfouis de Michelangelo. Parce qu’enfin il s’abandonne à ses émotions, son séjour à Carrare, au cœur d’une nature exubérante, va marquer une transformation profonde dans son œuvre. Il retrouvera désormais ceux qu’il a aimés dans la matière vive du marbre.

Biographie

Née en 1976, Léonor de Récondo vit à Paris. Violoniste baroque, elle se produit avec de nombreuses formations, et avec L’Yriade, ensemble de musique qu’elle a fondé en 2004. Elle a également enregistré des CD et des DVD. Rêves oubliés (Sabine Wespieser éditeur, janvier 2012), régulièrement réimprimé depuis sa parution, a révélé une romancière exigeante dont la phrase juste et précise conduit le lecteur au plus près de ses émotions.

Nuage~Pluie

Ex quo profecto intellegis quanta in dato beneficio sit laus, cum in accepto sit tanta gloria.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire