Paysage d’hiver

Voyage en compagnie d’un sage

Extrait

Rituels„ ou simagrées ?

Des images, de belles histoires et de peaux exemples pris dans la famille même, et des rituels pour célébrer les personnages aimés le tableau est parfait. Confucius et son enseignement pleinement respectés( tout dans l’univers de l’enfant respire l’ordre.

Les rituels, il y participe avec ferveur. Mais un rituel. au fond, qu’est-ce que c’est ? Tout de suite on voit le t’être officiant devant l’autel, le maire enrubanné de tricolore, la mariée en robe blanche, le corbillard et ses fleurs — les grandes occasions de la vie et leur cérémonial, on pense à la forme extérieure, aux gestes machinaux, aux habitudes enracinées, bientôt devenues réflexes ou manies, aux attitudes de convention, courbettes et faux sourires, baisers et serrements de main, si habituels et vides de sens qu’on n’y prête plus attention, Alors que pour un bon confucéen, ce n’est rien de tel, ni simagrée. ni grimace, pas d’hypocrisie, mais une pratique qui se confond absolument avec l’élan intérieur avec la sincérité de l’intention. «Sincérité», un mot clé (il n’a pas tout à fait le même sens que le nôtre, étant chargé d’une plus grande exigence).

Une fois encore — comme Kim le dira à propos de la peinture, où la technique n’est rien sans l’esprit qui l’inspire— c’est l’esprit qui, dans le cas du rituel, vient habiter le geste. Le geste, s’il reste limité à lui-même, dépourvu d’intention véritable, en quelque sorte creux, n’a aucun intérêt. Je me suis souvent demandé pourquoi une sculpture de Rodin, Le Penseur par exemple, fixé dans un geste éternel, a une telle puissance d’expression,‘ une si grande force de présence,, quand tant d’autres formes sculptées nous laissent froids — ces centaines de statues grandiloquentes élevées sur nos places en l’honneur d’un héros ou d’un autre. Je pense que le geste — ce corps ramassé sur lui-même, le poing sous le menton, concentré — est habité par le souffle et l’intensité même de Rodin. C’est ce qui se dégage de la sculpture, cette énergie, et elle est intérieure. Les philosophes chinois y auraient distingué «lignes internes» et « résonance ».

Le rituel une attitude intérieure. Être convaincu de la valeur de l’acte en cours, être empli d’un sentiment très fort. Et c’est cette conviction de toucher au sacré qui est traduite par un comportement formel précisément réglé.

Il n’est pas besoin de religion, de prêtre ou de Dieu — le rituel (qui a une dimension esthétique et s’accompagne volontiers de musique) porte en lui le sens du sacré. En accomplissant une suite de gestes très simples, on est conscient de dépasser ses propres limites pour se relier à quelque chose de plus vaste, qui est ici l’univers, avec son ordre et son harmonie auxquels on s’efforce d’atteindre (l’équivalent dans la pensée de l’Occident serait un ordre transcendantal). Pour Confucius, il était indissociable du ren, ou sens de l’humain. Un moyen constant de se remettre à son métier d’homme — repenser et le retravailler. Chaque jour les mêmes gestes habités — en tant que correctifs. Vérifier/ redresser, et ainsi se perfectionner. L’un ne va pas sans l’autre.

Évidemment, on peut faire une prière, ou se prosterner devant le Bouddha, ou entrer dans une l’église, ou fleurir une tombe le 1er novembre, machinalement, par habitude, distraitement. Ce qu’on avait expliqué à Kim c’est qu’il devait penser très fort à ce qu’il faisait, et non seulement v penser mais se rassembler, se recueillir, être là tout entier. Sans bien la comprendre encore, il sentait la valeur de cette tradition. Plus tard, il allait l’explorer à fond dans son étude des Classiques, dont il deviendra l’un des meilleurs connaisseurs. Elle lui sera une ligne directrice à laquelle se tenir à travers les moments les plus durs – il en connut une variété.

« Dans le Ciel et la Terre commence l’engendrement; dans les rites (li) et le sens moral commence l’ordonnancement. À l’origine des rites et du sens moral l’homme de bien qui les pratique jusqu’à s’en pénétrer.  »

Il avait lu le Xunzi. Il savait donc qu’il dépendait de lui de structurer le Ciel et la Terre. De maintenir le bon ordre de l’univers. Une tâche dont il mesurait l’importance et la difficulté.

Présentation

Son domaine, c’était l’écriture, il en inventa d’ailleurs une : à la fois peinture et poésie. Mais il fut aussi ministre du roi, inspecteur royal secret, directeur de la grande université confucéenne, jusqu’à ce jour de 1840 où il est envoyé en exil sur l’île de Jeju. Tout fascine dans la vie de Kim Jeong-hui : sa pensée, son art, la façon dont il sait lier action et contemplation, sa sérénité absolue atteinte au travers d’une vie déchirée.

Christine Jordis

Membre du Prix Femina, collaboratrice du Monde des livres, auteur de nombreux ouvrages dont William Blake ou l’infini, Gens de la Tamise. Le roman anglais au XXe siècle, ou Une vie pour l’impossible Christine Jordis a été responsable de la littérature au British Council et a dirigé la littérature de langue anglaise aux éditions Gallimard. Elle est aujourd’hui membre du comité de lecture des éditions Grasset.

Lexique
  • 禮, 礼,  lǐ: rite, cérémonie, semaine, cadeau, présent
  • 仁,  rén: humanité, bienveillance, amande, pépin, bon, bienveillant
  • 亻,  rén: radical « homme »
  • 二,  èr: deux, 2
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Dominique Clergue

Troisième dan Aïkikaï de Tokyo, professeur de la FEQGAE - Union Pro Qi Gong et de la Fédération des Écoles Cheng Man ching, Dominique a créé l'école Nuage~Pluie en 1998.

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1 réponse

  1. Très inspirant… 🙂
    Les rituels m’accompagnent depuis toujours, intuitivement, organiquement, ils me soutiennent, me structurent, m’apaisent, m’apportent de la joie, me connectent…
    Merci pour ce partage, qui me donne le goût 🙂

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