L’Étoile des amants

Philippe Sollers

Eh, oh, vous n’êtes quand même pas le premier à vous réveiller ?

Eh bien, si. Je prends une douche, je me mesure en eau et en savon, je me parcours à l’éponge, cheveux, tête, épaules, bras, torse, sexe, cul, ventre, nombril, fesses, cuisses, reins, genoux, chevilles, mollets, pieds, petite forme sous le jet d’eau chaude. Endroit. Envers, dessus, dessous. Je me nettoie et me baise à fond, et le résultat est là : rien. Je suis nul, écrasé, chiotte. Mais alors d’où vient que ce constat de néant m’enivre, m’enchante? Le rayon de soleil contre le carreau de la salle de bains est divin. Le vent léger dans le laurier, tout près, de l’autre côté de la fenêtre, est un miracle. Un frisson violet vibre du haut du crâne jusqu’aux orteils, je respire avec les 2s, je sors dans le jardin, je cours nu un moment dans l’herbe. C’est idiot, et je me flatte d’être consternant et idiot. Je suis un chien, je pisse et j’aboie au soleil. Je suis un singe, un ours, un bœuf, un éléphant, un cerf, un bison, un mammouth, mais aussi une chenille, un escargot, un serpent, un lézard, un crapaud, une mouche, un ver, un aigle, un moineau, une anguille, un goujon, un espadon, un saumon, un requin, une méduse, une moule, un esturgeon, une baleine, un thon. Un merveilleux super-con. Toute une science préhistorique passe à travers moi, j’avance à tâtons dans des couloirs et des puits, à travers moi, j’avance à tâtons dans des couloirs et des puits, je peins ma main négative sur des parois, je plonge au fond des mers, éponges et coraux, je m’envole comme ça de chic, avec mes nids dans les arbres. Voyez mon groin, mon échine, mes ailes, mon bec, mes ouïes, mes écailles, mes nageoires, mes griffes, mes queues, mes plumes, mes pis, mes crêtes, mes vagins, mes bites, mes couilles, mes sabots, mes cornes, mes naseaux, mes crocs. Voyez mes yeux globuleux, ma crinière, ma sinuosité de vipère, ma lubricité de panthère, ma viscosité, mon élasticité, ma constriction de boa, ma tronche d’anchois. Je jappe, je rugis, je braie, je barris, je ronronne, je siffle, je roucoule, je bondis, je me roule en boule, je suis le gai rossignol, le merle moqueur, le rhinocéros fumant, l’hippopotame gluant. Mon sexe est énorme, ce gland rouge et plein de venin me fait Mais bien malin, ou maligne, celui, ou celle, qui découvrira mon clitoris déclic et saura s’en servir. Je vais plus loin, il n’y a pas que de l’animal en moi, mais aussi du végétal, du floral, du minéral, de la glace, du gaz, du métal. Je suis présent dans tous les bouquets, les bagues, les broches, les bracelets, les colliers. J’entends mes pollens, mes racines, mes poisons, mes abeilles, mes sèves, mes duretés et mes densités. Un tourbillon d’électrons, chez moi, est vite arrivé, mes neutrinos me protègent, mon trou noir n’est pas un secret, j’ai mon décalage vers le rouge et l’ultraviolet, mon rayonnement transperçant, mon charme, mon vent dégradant, mon scintillement à éclipses. Ma nouvelle matière n’est pas encore décodée, j’ai plus d’un quark dans mon sac, et aussi des ruses inversées, des disparitions calculées, des fausses apparitions, des astuces boréales, des identités en cavale, des déploiements dans les marges, des observateurs observés. Je me fuis, je m’oublie, je me voyage, depuis combien d’armées, déjà, dans ce bureau spatial, j’allume ma vitesse ou je plane, je n’ai plus d’écrans, les chiffres sont faux, je m’en fous, je ne reviendrais pour rien au monde m’enterrer ou fumer mes cendres. Tant pis ! Au vide ! Plus d’eau, d’électricité, de chauffage, d’alcool, de téléphone, de fax, de radio, de télé ! Plus de chair, de muscles, de nerfs, de circuit sanguin, de poumons, de foie, de glandes, de rate, de prostate, de cœur, de cerveau de squelette ! Rien ! Brise ! Et pourtant, coucou, me revoilà, propre, rasé, parfumé, poli, bien habillé, dissimulé, insoupçonnable. Pas d’histoires inutiles.

Philippe Sollers en Chine, 1974. La Cité interdite.

Philippe Sollers en Chine, 1974. La Cité interdite.

 Jean-Michel Lou

L’Etoile des amants, où se manifeste clairement, dans le contenu et dans l’écriture elle-même, le naturel « taoïste » de Sollers, son zìrán.

En lisant ce merveilleux passage, qui met en scène le narrateur en sage-fou taoïste, je ne peux m’empêcher de penser aux sept sages de la forêt de bambous ; cette appellation désigne un groupe d’excentriques autour du poète Xi Kang, au IIIe siècle de notre ère, en Chine. Ces joyeux lurons, grands lecteurs de Zhuangzi, se réunissaient pour s’adonner à la beuverie et à la poésie, sans égard aux conventions, se promenant nus, urinant en public, etc. On raconte que l’un d’eux, le poète Liu Ling, avait attiré la réprobation du voisinage, justement à cause de son habitude d’aller nu ; des notables s’étant rendus chez lui pour se plaindre, il les reçut tout nu, naturellement, et quand ils se récrièrent, il répondit par ces mots : « Mais tout l’univers est ma ville ; le monde est mon quartier, ma ville est ma demeure ; et les pièces de ma demeure sont mes vêtements. Que faites-vous donc tous dans mes vêtements  ?

La spontanéité taoïste, le zìrán, semble réalisée sur les deux versants du texte : dans le moment raconté, où le narrateur fait littéralement ce qui lui passe par la tête, et dans l’écriture même, dont l’insouciance apparaît réellement inspirée. On a l’impression de traverser un miroir dans les deux sens. C’est à la fois n’importe quoi et, à mon sens, une sorte d’aboutissement de l’art d’écrire. Comme tous les beaux textes, il se suffit à lui-même. J’en livrerai quand même un commentaire, mais en essayant de peser le moins possible.

L'Étoile des amants de Philippe Sollers chez Folio

 

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Nuage~Pluie

Ex quo profecto intellegis quanta in dato beneficio sit laus, cum in accepto sit tanta gloria.

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