Les origines du qi gong

Le qi gong, présenté par les chinois contemporains et les occidentaux principalement comme une pratique de santé,  est une accrétion complexe d’une ancienne pratique méditative chinoise: la circulation des souffles (行 氣: xíng qì), d’exercices gymniques: conduire et étirer (導引: dǎo yǐn), d’une longue histoire de pratiques taoïstes, bouddhistes, confucianistes, martiales, de la vision du monde proposée par les classiques chinois au premier chef le Traité canonique des mutations (易經: yì jīng), de concepts scientifiques modernes comme ceux de champ, d’énergie, de gène, de structure moléculaire, et cetera.

Bien que les caractères 氣功 puissent être retrouvés dans la littérature taoïste dès la dynastie des Tang (618-907), le terme actuel de qì gōng n’a pas de relations conceptuelles ou sémantiques avec celui des littératures historiques. David Palmer, dans La fiévre du gigong : guérison, religion et politique en Chine, 1949-1999, explique comment ce terme qui s’applique à la pratique de la méditation et de la gymnastique a été lié au développement politique et culturel de la Chine. Pour cet anthropologue lorsque la discipline est reconnue officiellement le 3 mars 1949 par un dirigeant de la province du Hebei, peu de temps avant l’avènement de la République Populaire, l’objectif déclaré est de valoriser un patrimoine national traditionnel tout en le débarrassant de ses croyances superstitieuses. C’est dans ce contexte que ce terme qui s’applique à la pratique de la méditation et de la gymnastique a été utilisé par Liu Guizhen 劉貴珍 (1920-1982), auteur de « Qi gong: expériences de thérapie » (氣功療法實驗: Qìgōng liáofǎ shíyàn).

La tradition des pratiques méditatives et des exercices de gymnastique remonte loin dans l’histoire chinoise. La première source et la première preuve de pratiques méditatives et gymniques est la découverte d’une représentation d’un navire du Néolithique, au début des années 1980, dans le Nord-Ouest de la Chine. La poterie est identifiée comme un navire chamanique. Les archéologues suggèrent que l’image sur cette ancienne poterie, vieille de près de 7000 ans,  représente l’unité hermaphrodite du prêtre-chaman (巫覡: wū xí) . Ils combinent dans leur propre personne l’élément féminin, la terre, et l’élément masculin, le ciel.

L’historien chinois Li Zhiyong 李志 庸 soutient que les prêtres chamans étaient les premiers maîtres des pratiques méditatives et et gymniques chinoises. Le professeur d’anthropologie de Harvard KC Chang (張光直: Zhāng Guāngzhí; 1931–2001) est  non seulement d’accord avec Li, mais suggère aussi que ces pratiques pourraient être la principale méthode des prêtres-chamans pour accéder à l’état de transe et d’extase.  La sinologue française Catherine Despeux estime également que ces exercices de gymnastique sont un développement ultérieur des techniques chamaniques originelles. Elle résume les études de Marcel Granet et Maxime Kaltenmark, qui retracent les origines chamaniques des immortels légendaires Pengzu 彭祖, Chisongzi 赤松子, les maîtres du vent et de la pluie, et les danses des animaux.

Les premières sources des origines du qi gong furent des témoignages relevés dans les premiers écrits philosophiques chinois et lors des découvertes archéologiques datées entre le deuxième et le cinquième siècle AÈC. Il existe deux catégories de découvertes relatives à la pratique de la méditation et des exercices de gymnastique. L’expression « Circulation des souffles » (行氣銘: Xíng qì míng) peut représenter la première catégorie de pratique méditative. Ce texte plutôt ésotérique se retrouve dans le Lao Tseu (老子: Lǎozǐ) et le Tchouang-tseu ou Zhuangzi (莊子:  zhuāng zǐ). La deuxième catégorie de gymnastique est clairement affirmée dans les écrits de Zhuangzi:

Souffler et respirer, expirer et inspirer, rejeter l’air usé et en absorber du frais, s’étirer à la manière de l’ours ou de l’oiseau qui déploie ses ailes, tout cela ne vise qu’à la longévité. C’est ce qui est prisé de l’adepte qui s’efforce de guider et induire l’énergie de l’homme qui veut nourrir son corps, ou de celui qui espère vivre aussi vieux que Peng Zu. – in Histoire de la pensée chinoise

Illustrations du Daoyin tu, peinture de Mawangdui

Illustrations recréées à partir du 導引圖: dǎo yǐn tú, nom d´une peinture déterrée d´un tombeau datant de l´époque des Han, sur le site de Mawangdui, à Changsha, dans le Hunan

Les récentes découvertes archéologiques étayent le texte de Zhuangzi. Une représentation (導引圖: dǎo yǐn tú) d’un ensemble de pratiques de gymnastiques a été déterrée en 1973 dans une  tombe de la dynastie Han datée de 168  AÈC. Le dǎo yǐn tú est un manuscrit de couleur qui montre une série de croquis de quarante-quatre figures accompagnés de commentaires sur leurs caractéristiques thérapeutiques. Selon les études de Lǐ líng 李零, il y a deux catégories de croquis identifiables: le premier groupe représente le jeu des animaux où l’on retrouve « s’étirer à la manière de l’ours » et « l’oiseau qui déploie ses ailes » décrit par Zhuangzi. Le deuxième groupe comprend dix-huit façons de traiter la surdité, les hernies, l’anxiété, les douleurs au genou, les problèmes au niveau du cou, à l’abdomen, les ballonnements, la sciatique, la fièvre et la pneumonie.

Un autre témoignage archéologique fut le Yǐn shū 引書 daté de 186 AÈC déterré en 1984. Selon les études de Péng Hào 彭浩 et Lǐ líng, le Yǐn shū  est un manuscrit détaillé qui comprend cinq sections sur la santé et la longévité. La première section traite des principes directeurs relatifs à la santé et à la longévité dans la vie quotidienne en fonction des quatre saisons. Elle donne un ensemble de règles et de techniques quotidiennes pour chaque saison afin de conserver sa santé. La deuxième partie est un ensemble de quarante mouvements et techniques gymniques  pour atteindre la longévité. La troisième section est un ensemble de quarante-quatre mouvements et techniques gymniques  pour guérir des maladies. La quatrième section est constituée d’un ensemble de vingt-quatre mouvements de gymnastique qui sont des techniques thérapeutiques et préventives. La cinquième section traite d’un ensemble de trois mouvements de gymnastique qui souligne les méthodes de respiration correspondant aux quatre saisons pour atteindre la santé et la longévité.

Pour Zhuangzi ces exercices gymniques sont considérés comme inférieurs aux pratiques les plus méditatives, comme xīn zhāi 心齋,  le jeûne du cœur, et zuò wàng 坐忘, s’asseoir et oublier, qui sont associés au xíng qì míng qui met l’accent sur la concentration intérieure et les pratiques de respiration. Zhuangzi spécifie:

Les Hommes Vrais anciens, n’étaient troublés par aucun rêve durant leur sommeil, par aucune tristesse durant leur veille. Le raffinement dans les aliments leur était inconnu. Leur respiration calme et profonde pénétrait leur organisme jusqu’aux talons ; tandis que le vulgaire respire du gosier seulement, comme le prouvent les spasmes de la glotte de ceux qui se disputent ; plus un homme est passionné, plus sa respiration est superficielle. in Œuvre de Tchoang-tzeu- Chapitre 6. Le Principe, premier maître

Zhuangzi conçoit ce cheminement, cette Voie, comme un raffinage et une activation des souffles  par l’intermédiaire du contrôle de la posture et de la respiration. La technique est ainsi précisée:

Si l’on unifie sa volonté, on n’écoute plus avec les oreilles mais on écoute avec le cœur, on n’écoute plus avec le cœur mais on écoute avec le souffle vital (qi). Le souffle vital, c’est le vide qui accueille toute chose. Or seule la Voie accumule le vide. Ce vide, c’est le jeûne du cœur.

On retrouve cette démarche dans Laozi: xū qí xīn, shí qí fù, 虚 其 心, 实 其 腹 , Vider le coeur, Remplir le ventre:

Ainsi, la façon de gouverner du sage commence par
Vider le coeur des désirs,
Remplir le ventre de nourriture,
Affaiblir les ambitions,
Durcir les os.

Rprésentation des figures du jeu des cinq animaux

Au cours des siècles suivants, de la dynastie des Han jusqu’à la dynastie Tang , ces différentes pratiques ont prospéré et ont été largement développées, mais leurs anciennes fondations sont restées en grande partie intactes.  Cependant, il apparaît clairement qu’il y a eu une séparation permanente entre les pratiques méditatives et les exercices de gymnastique . Alors que les pratiques méditatives ont été transmises dans le cercle de l’élite et des lettrés, les exercices de gymnastique, par exemple, wǔ qín xì 五禽戲, le jeu des cinq animaux – dépouillés des éléments d’exorcisme et talismaniques – sont devenus accessibles à tous.

Résonance

Un autre clivage entre Chine et Europe concerne notre façon d’appréhender le monde. La philosophie occidentale s’est branchée sur la perception, sur le regard, regard de l’œil ou de l’esprit mais ayant l’essence en vue. Dans Platon, que fait l’âme auprès des idées ? Elle « voit » la justice, c’est toujours le regard qui est à l’œuvre. Différence essentielle : côté chinois, c’est la respiration. Moi, dans mon expérience d’être humain, j’ai deux façons de me rapporter au dehors : je perçois et je respire. Pourquoi n’en avons-nous privilégié qu’une ? Par la perception je construis l’objet, dans un rapport de construction, d’élaboration par abstraction, dont le Nu est l’aboutissement en art, pourrait-on dire. Or vous savez que la notion première de la pensée chinoise est une notion respiratoire, celle de qi, souffle-énergie. Peindre, en Chine, c’est mettre en œuvre la respiration, le vide et le plein, etc. La dimension d’ordre respiratoire a été laissée de côté par la pensée européenne, y compris par la phénoménologie qui s’est pourtant attachée à revenir sur ce qui serait la coupure, douloureuse, de l’homme séparé du monde. Je cite dans mon livre sur le temps qu’il est dit dans Tchouang Tseu :  » L’homme du commun respire par la gorge, le sage respire à partir des talons « . On voit tout ce qui est exprimé dans cette phrase-là. Ces embranchements ont, au-delà du plaisir philosophique qui est autosuffisant, une retombée existentielle. Penser que je suis un être non seulement percevant mais aussi respirant déploie ma capacité d’existence.  in Chine : Un ailleurs de la pensée – Rencontre avec François Julien

Médiagraphie

La fiévre du gigong : guérison, religion et politique en Chine, 1949-1999 de David-A Palmer, aux Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences SocialesLa fiévre du gigong : guérison, religion et politique en Chine, 1949-1999 de David-A Palmer, aux Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences SocialesLe chamanisme et les techniques archaïques de l'extase de Mircea Eliade chez Payot dans la collection Bibliothèque historiqueLe chamanisme et les techniques archaïques de l'extase de Mircea Eliade chez Payot dans la collection Bibliothèque historiqueEarly Chinese Civilization: Anthropological Perspectives (Harvard-Yenching Institute Monograph) by Chang, K. C. (1976)Early Chinese Civilization: Anthropological Perspectives (Harvard-Yenching Institute Monograph) by Chang, K. C. (1976)Wang Chongyang (1113-1170) et la fondation du Quanzhen : Ascètes taoïstes et alchimie intérieure de Pierre Marsone édité par l'Institut des hautes études chinoises dans la collection Mémoires de l'Institut des Hautes Etudes ChinoisesWang Chongyang (1113-1170) et la fondation du Quanzhen : Ascètes taoïstes et alchimie intérieure de Pierre Marsone édité par l'Institut des hautes études chinoises dans la collection Mémoires de l'Institut des Hautes Etudes ChinoisesGaston Bachelard musicien : Une philosophie des silences et des timbres de Marie-Pierre Lassus aux Presses Universitaires du Septentrion dans la collection Esthétique et sciences des artsGaston Bachelard musicien : Une philosophie des silences et des timbres de Marie-Pierre Lassus aux Presses Universitaires du Septentrion dans la collection Esthétique et sciences des arts
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L'Homme, 1987, tome 27 n°101. Du bon usage des dieux en Chine.

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Nuage~Pluie

Ex quo profecto intellegis quanta in dato beneficio sit laus, cum in accepto sit tanta gloria.

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