Le cercle de craie

灰闌記

huī lán jì

entre maîtrise et perte, entre aptitude au vide et sens de la décision formelle

Le théâtre (戲劇: xì jù) regroupe l’opéra chinois ou théâtre chanté traditionnel chinois (戲曲: xì qǔ) et le théâtre parlé d’inspiration occidentale ( 話劇: huà jù). Il existe une troisième forme de spectacle théâtral populaire, le quyi 曲藝, L’art populaire (曲藝: qǔ yì) des conteurs, des chanteurs et des bateleurs a souvent inspiré le l’opéra chinois.

Les plus lointaines origines du théâtre en Chine seraient les cultes médiumniques de l’antiquité. Les chamanes (巫医: wū yī) mettaient en œuvre chant et danse, qui sont restés associés dans le théâtre, au cours de la transe. L’ancienne graphie du sinogramme 巫 serait la représentation d’une danseuse aux longues manches, les manches aquatiques (水袖: shuǐ xiù) du théâtre.

Costume d'opéra avec « manches aquatiques »

Costume d’opéra avec « manches aquatiques »

Sous la dynastie des Song (960-1279), c’est dans la rue, sur des tréteaux provisoires que se crée peu à peu un art dramatique élaboré. Des événements historiques, des histoires romanesques ou surnaturelles, des récits moralisateurs ou satiriques sont mis en scène. Cette diversité vaut aux pièces de cette époque le nom de  « théâtre varié »  (雜劇: zájù) qui connaîtra son âge d’or sous la dynastie des Yuan.
Sous les Yuan (1280-1368) l’occupation mongole entraînera un vaste développement de formes d’expression populaire surtout satiriques. De nombreux auteurs composent anonymement des pièces par le biais desquelles ils expriment leur opposition aux envahisseurs. Les œuvres sont assez achevées au niveau de la forme. Elles combinent trois éléments : parties chantées, déclamations, et danses sur accompagnements musicaux. On les désigne sous le nom de  théâtre des Yuan (元曲: Yuán qǔ). Les œuvres de cette période sont considérées comme constituant le premier théâtre complet. L’Histoire du pavillon d’Occident (西廂記, xīxiāngjì) est la pièce la plus ancienne qui soit parvenue jusqu’à nous et qui soit encore jouée de nos jours.

Le Cercle de craie (灰闌記: huī lán jì) est une pièce du dramaturge chinois, probablement taoïste, Li Qianfu (李潜夫) qui aurait vécu au xive siècle. Son surnom est Xingdao (行道). Le Cercle de craie met en scène le juge Bao (包拯: Bāo zhěng ), un fonctionnaire de la dynastie Song, célèbre pour son intégrité et son respect des lois.

Zhang Haitang est une concubine faussement accusée par une épouse d’avoir empoisonné son mari. L’épouse, qui est la véritable empoisonneuse, cherche en outre à faire passer pour sien le fils de Zhang Haitang afin de s’approprier l’héritage. Le juge Bao fait tracer un cercle à la craie sur le sol et fait placer l’enfant au centre : celle des deux femmes réussissant à tirer à elle l’enfant sera considérée comme sa mère. En réalité, seule la fausse mère est capable de déployer assez d’énergie pour le faire, au risque de le blesser. Ce qui s’apparente au jugement de Salomon permet ainsi d’innocenter la concubine Zhang Haitang.
Illustration de Hoeï-lan-ki, ou L'histoire du cercle de craie : drame en prose et en vers, traduit du chinois en 1832, et accompagné de notes par Stanislas Julien

Illustration de Hoeï-lan-ki, ou L’histoire du cercle de craie : drame en prose et en vers, traduit du chinois en 1832, et accompagné de notes par Stanislas Julien

la nécessité de la bonté

La pièce a inspiré à Bertolt Brecht  Le cercle de craie caucasien, cette œuvre importante traite d’un des thèmes de prédilection de l’auteur, à savoir la nécessité de la bonté, ou sa suffisance. Bertolt Brecht a  conçu son théâtre épique après avoir été subjugué dans les années trente par l’art du comédien chinois Méi Lánfāng (梅蘭芳) qui fut l’un des chanteurs de l’Opéra de Pékin les plus populaires dans l’histoire moderne, réputé pour ses rôles de qingyi.

Les rôles de l´opéra de Pékin se divisent en quatre genres : rôles masculins (生: shēng), féminins (旦: dàn) , les rôles au visage peint (净: jìng), et les bouffons (丑: chǒu).  Dans les rôles féminins, les femmes vertueuses et de l’élite constituent les qingyi.

Portrait de Mei Lanfang en costume, 1940

Portrait de Mei Lanfang en costume, 1940

Et lorsque Brecht aborde, avec un peu plus d’attention à la matérialité du langage, la peinture chinoise, c’est certes pour en noter l’absence de perspective et d’ordre homogénéisant, la juxtaposition discontinue des marques, la mise en évidence du « vide » ou de la toile comme matériaux exhibé, l’anti-illusionnisme, mais sans que jamais cette perception soit reliée à l’expérience qui l’implique. Cette expérience, où toute la tradition chinoise, depuis Shi-Tao, montre ce qui s’y joue entre maîtrise et perte, entre aptitude au vide et sens de la décision formelle, cette expérience qui unit éthique et esthétique de façon immédiatement visible, Brecht l’écarte délibérément de son approche de la peinture chinoise, pour n’y voir que le « plaisir » d’une maîtrise améliorée.

Médiagraphie

Brecht, ou, Le soldat mort de Guy Scarpetta chez Grasset dans la collection FiguresBrecht, ou, Le soldat mort de Guy Scarpetta chez Grasset dans la collection FiguresHEBEI BANGZI : OPERA TRADITIONNEL CHINOIS de l'Association Arta dans la collection Les cahiers d'ARTAHEBEI BANGZI : OPERA TRADITIONNEL CHINOIS de l'Association Arta dans la collection Les cahiers d'ARTAChinese Theatre de Jin Fu chez  Cambridge University Press dans la collection Introductions to Chinese CultureChinese Theatre de Jin Fu chez  Cambridge University Press dans la collection Introductions to Chinese CultureThe Caucasian Chalk Circle de Bertolt Brecht, Eric Bentley chez Penguin ClassicsThe Caucasian Chalk Circle de Bertolt Brecht, Eric Bentley chez Penguin ClassicsLe Pavillon de l'ouest de Wang Shifu, Rainier Lanselle chez Les Belles Lettres dans la collection Bibliothèque chinoiseLe Pavillon de l'ouest de Wang Shifu, Rainier Lanselle chez Les Belles Lettres dans la collection Bibliothèque chinoise

Photo du profil de Nuage~Pluie

Nuage~Pluie

Ex quo profecto intellegis quanta in dato beneficio sit laus, cum in accepto sit tanta gloria.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire