L’art de cultiver la vie

養生

yǎng shēng

En chinois, l’expression 養生 dans son usage actuel signifie simplement  se garder en bonne santé, entretenir (養,  yǎng) la vie (生, shēng) mais son origine traditionnelle est beaucoup plus complexe. La première occurrence du terme yǎngshēng dans les textes taoïstes apparaît au chapitre III du Zhuang zi, 莊子, et demeure jusqu’à aujourd’hui au centre des préoccupations quotidiennes non seulement de tout adepte du taoïsme, mais quasiment de tout héritier de la culture qui a vu naître ce courant et incorpore toutes les formes d’arts chinois, qu’ils soient corporels, culinaires, calligraphiques ou artistiques.

Le yǎngshēng désigne un ensemble de principes afin de vivre longtemps, heureux et en bonne santé. L’ensemble de ces méthodes (灋,  fǎ), appelé yǎngshēng fǎ, constitue une branche primordiale de la médecine traditionnelle chinoise et incorpore des méthodes de prévention, de renforcement et d’hygiène de vie. En effet, la médecine traditionnelle chinoise repose avant tout sur le principe de prévention.

Le yǎngshēng incorpore de nombreuses recommandations d’hygiène de vie, il s’agit d’éviter ce qui est dommageable : activité sexuelle mesurée, alternance harmonieuse entre repos et activité selon les saisons, apprentissage du recul philosophique permettant d’éviter les excès émotionnels, conseils diététiques, qi gong, …

Gravure sur bois; Jeu des cinq animaux - Le tigre Gravure sur bois; Jeu des cinq animaux - L'ours Gravure sur bois; Jeu des cinq animaux - Le cerf

Gravure sur bois; Jeu des cinq animaux - Le singe Gravure sur bois; Jeu des cinq animaux - L'oiseau

L’art de cultiver la vie selon Ge Hong

Extrait d’une traduction du chapitre XIII du Baopuzi neipian de Philippe Che dans Impressions d’Extrême-Orient

Par ailleurs, penser sans cesse à ce dont on est incapable est dommageable ; essayer de soulever ce que vos forces ne vous permettent pas de soulever est dommageable ; la tristesse et la mélancolie sont dommageables ; l’excès de joie est dommageable ; se laisser entraîner par ses désirs est dommageable ; s’apitoyer sur ses souffrances est dommageable ; parler et rire trop longtemps est dommageable ; manquer de régularité dans le sommeil et le repos est dommageable ; tirer à l’arc ou à l’arbalète est dommageable ; s’enivrer jusqu’à vomir est dommageable ; se coucher immédiatement après s’être rempli le ventre est dommageable ; avoir le souffle court de trop courir ou sauter est dommageable ; les cris de joie et les pleurs sont dommageables ; l’absence de commerce entre le yin et le yang est dommageable. Accumuler les préjudices jusqu’à l’épuisement, c’est aller à une mort précoce. Or une mort précoce n’est pas la Voie.

Ainsi celui qui cultive son principe vital ne vise pas loin en crachant, ne marche pas d’un pas rapide, ne fatigue ni son oreille ni sa vue, ne reste pas assis trop longtemps, ne reste pas couché jusqu’à être fatigué. Il se couvre avant l’arrivée des premiers froids et se découvre avant les premières chaleurs. Il n’attend pas d’être affamé pour manger, et lorsqu’il mange, le fait sans excès. Il n’attend pas d’être assoiffé pour boire, et lorsqu’il boit, boit sans excès. Manger avec excès provoque des grosseurs. Boire avec excès provoque des amas de mucosités. Il ne faut d’excès ni dans le travail ni dans le repos, il ne faut pas se lever tard, il ne faut pas transpirer trop abondamment, il ne faut pas trop dormir, il ne faut pas aller à des allures folles en voiture ou à cheval, il ne faut pas fatiguer ses yeux en scrutant le lointain, il ne faut pas manger trop de nourritures crues ou froides, il ne faut pas s’exposer au vent après avoir bu de l’alcool, il ne faut pas se laver les cheveux ni le corps trop souvent, il ne faut pas avoir d’ambitions démesurées, il ne faut pas chercher à acquérir des choses extraordinaires. En hiver, il ne faut pas rechercher une chaleur excessive, en été, il ne faut pas rechercher une trop grande fraîcheur, il ne faut pas dormir sous les étoiles, il ne faut pas se coucher les épaules découvertes, il ne faut affronter ni les grands froids, ni les grandes chaleurs, ni les grands vents, ni les grands brouillards. Il ne faut abuser d’aucune des cinq saveurs, car trop d’acidité nuit à la rate, trop d’amertume nuit aux poumons, trop d’âcreté nuit au foie, trop de sel nuit au cœur, et trop de sucre nuit aux reins. Ceci est la loi naturelle des cinq éléments. Ce qui est dommageable ne se ressent pas immédiatement : c’est à long terme que notre longévité en est affectée. C’est pourquoi celui qui prend soin de sa vie se couche et se lève aux heures dictées par les saisons, et observe toujours la règle de l’harmonie dans le travail et le repos. L’exercice lui permet de renforcer ses os et ses muscles, la respiration lui permet d’arrêter les maladies et de se prémunir des influences néfastes, les méthodes fortifiantes et dispersantes lui permettent de réguler la circulation des souffles nourriciers et défensifs. Enfin, savoir donner et prendre de manière judicieuse lui permet d’équilibrer économie et dépense, travail et repos. Il faut réprimer ses sentiments de colère afin de ménager son souffle yin, et ses sentiments de joie afin de renforcer son souffle yang. Alors seulement on pourra commencer à prendre les remèdes à base de plantes pour combler ses carences, enfin l’on absorbera l’or et le cinabre pour se fixer dans l’éternité. Les principes de la longue vie se résument à cela. Mais essayez de le faire entendre à l’homme qui a décidé de donner libre cours à ses désirs, qui prétend tout savoir et tout connaître, qui ne s’intéresse pas aux choses qui lui sont étrangères, qui épuise ses passions et ses forces, bref qui ne recherche pas la longue vie, il demeurera sourd et aveugle, même si le vent hurle à ses oreilles, même si l’éclair passe devant ses yeux. C’est sans regrets qu’il voit son corps s’étioler au milieu des plaisirs, et qu’il pousse son dernier soupir entouré de soie. Comment pourrait-on l’instruire des façons de prendre soin de sa vie ? Non seulement il refuserait, mais de plus il les qualifierait d’hérésie. C’est ce que l’on appelle donner un miroir à un aveugle, ou tenter de distraire un sourd en lui jouant de la musique. »

Médiagraphie

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Lexique
  • 養, 养, yǎng: nourrir, entretenir, élever, se soigner, engendrer, enfanter, éduquer, former, cultiver
  • 生, shēng: être né, naitre, donner naissance, accoucher, vie, existence, élève, cru, pousser, grandir
  • 灋, 法, fǎ: loi, droit, moyen, méthode, procédé
  • 丹, dān: rouge, vermillon, remède, cinabre, alchimie
  • 書, 书,  shū: livre, bouquin, document, lettre, calligraphie, écrire, calligraphier

 

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Dominique Clergue

Troisième dan Aïkikaï de Tokyo, professeur de la FEQGAE - Union Pro Qi Gong et de la Fédération des Écoles Cheng Man ching, Dominique a créé l'école Nuage~Pluie en 1998.

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2 réponses

  1. C’est une sacrée feuille de route, éclairante et précise !

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