L’art chinois de l’écriture

Extrait

L’élève est en somme invité à dépouiller son écriture de tout trait personnel afin de parvenir ultérieurement à l’expression personnelle. Le paradoxe n’est qu’apparent et se résout si l’on admet que la personnalité dont il se dépouille et celle qui s’exprimera le moment venu dans son écriture ne sont pas la même. Pour clarifier les idées, nous parlerons de la première comme de la « personnalité provisoire» et de la seconde comme de la «personnalité profonde».

La personnalité provisoire est celle que nous nous sommes formée pendant les dix ou vingt premières années de notre vie pour répondre aux exigences de la vie pratique et de la vie en société. Elle est le produit du processus d’adaptation qui a fait de chacun de nous un individu viable, membre accepté de sa famille puis d’une communauté plus large. Quand cette personnalité remplit bien sa fonction, nous l’acceptons et nous nous identifions à elle. Quand elle est mal ajustée ou que nous avons le sentiment d’y être à l’étroit, nous cherchons à la réaménager partiellement à compenser ses insuffisances par des satisfactions imaginaires, mais nous ne restons pas moins enfermés en elle.

La personnalité profonde est une seconde synthèse qui remplace parfois la première. Tandis que la première obéissait à un besoin pratique d’adaptation et de conservation, la seconde naît du désir d’intégrer et d’exprimer toutes les forces qui nous habitent, celles que nous avons pu inclure dans notre première personnalité et celles qui en sont restées exclues. Seuls quelques-uns s’engagent dans cette voie. Perturbés ou menacés même par les forces qu’ils ont dû négliger, ils remettent tout en chantier et tentent une nouvelle synthèse. Lorsqu’ils réussissent, cette nouvelle synthèse a une double valeur: une valeur de vérité, puisqu’elle intègre et qu’elle exprime toutes les forces qu’ils ont en eux, mais aussi une valeur d’utilité parce que l’équilibre est à ce prix dans leur cas.

L’aventure est généralement longue et dramatique, de sorte qu’elle n’est pas menée à son terme par tous ceux qui l’entreprennent, mais son aboutissement est toujours le même : la personnalité provisoire est dissoute et remplacée par la personnalité profonde. Ces notions permettent de comprendre ce qui se passe dans la formation du calligraphe. Au cours de la deuxième phase de l’apprentissage, le calligraphe en herbe réduit les manifestations de sa personnalité première et, ce faisant, agit sur elle. Il en desserre graduellement l’emprise, il s’en libère, il permet à une nouvelle synthèse de s’organiser en lui et de se manifester, le jour venu, dans son écriture.

Présentation

Depuis près deux mille ans, les Chinois considèrent la calligraphie comme l’un des beaux-arts. L’art du calligraphe consiste à donner vie à l’écriture en écrivant comme celui du musicien consiste à donner vie à une composition musicale en la jouant. Le calligraphe se sert de son pinceau comme le musicien de son instrument. Par la forme qu’il donne à l’écriture il exprime, selon les cas, une conviction morale, une manière d’être, une sensibilité, des émotions.

Diplôme autographe (zì shū gào shēn), une calligraphie de Yán Zhēnqīng

Diplôme autographe (自书告身: zì shū gào shēn), une calligraphie de 颜真卿 Yán Zhēnqīng (708-784) – Musée de la calligraphie de Tokyo

Cet ouvrage

  1. présente la structure de l’écriture chinoise et les exigences esthétiques qui lui sont inhérentes,
  2. analyse ensuite les différents aspects de la technique du pinceau,
  1. montre comment ils se combinent dans l’acte décrire, abordant la calligraphie proprement dite,
  2. décrit les phases de la formation de l’artiste et l’émergence de l’expression personnelle,
  3. examine les facultés que la pratique de cet art développe et les ressources qu’elle mobilise,
  4. présente  les expériences subjectives que le calligraphe fait à mesure qu’il progresse,
  5. décrit  l’action exercée par l’œuvre sur le spectateur.
  6. L’auteur conclut par quelques considérations sur la conception chinoise de l’activité créatrice .
Gravure sur bois tirée du Grand traité du son suprême

Gravure sur bois tirée du Grand traité du son suprême (太音大全集: Tàiyīn dàquánjí), manuel de qin édité pendant l’ère Zhengde (1506-1522) de la dynastie des Ming.

Il fait de nombreux rapprochements avec des arts qui nous sont familiers, notamment le dessin, la peinture et la musique. Il montre que la calligraphie, qui semble difficile d’accès parce qu’elle est intimement liée aux propriétés formelles de l’écriture chinoise à une technique spéciale du pinceau, puise à sa façon aux sources universelles de l’expression et nous éclaire sur les ressorts intimes de toute création artistique. Dans une postface ajoutée à la présente, il montre que, si cet art semble souvent entouré de mystère, c’est qu’il est aussi lié, depuis son origine, à une forme particulière d’idéalisation de l’écriture qui a des implications philosophiques, mais aussi idéologiques et politiques.
Cet ouvrage a reçu le Pria Stanislas Julien de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

Les mille caractères en régulière et en cursive (真草千字文: zhēn cǎo qiān zì wén)écrits par l'empereur Gaozong

Les mille caractères en régulière et en cursive (真草千字文: zhēn cǎo qiān zì wén)écrits par l’empereur Gaozong

Il y a quelque chose qui fascine et nous échappe en même temps dans l’écriture chinoise. C’est justement ce que Jean-François Billeter, professeur d’études chinoises à la faculté de Genève, s’est attaché à dépeindre et analyser dans cet impressionnant monument consacré au genre. Premier principe de ce pédagogue hors pair : des idées simples pour parler d’une pratique. C’est-à-dire qu’il n’aborde pas l’étude par des œuvres, des commentaires ou une histoire mais par l’observation d’une pratique, d’une écriture « en train de se faire ». Second principe : une recherche constante de l’intelligible. Suivent l’agencement des caractères, la manœuvre du pinceau, l’expressivité du geste… Voilà qui pourrait suffire à une approche de la calligraphie chinoise. Mais Jean-François Billeter ajoute tout ce que cet art révèle et donne à voir de celui qui pratique cette écriture, quelque chose qui participe de l’accomplissement ou du perfectionnement de soi, créant les conditions d’une manifestation à la fois spontanée et maîtrisée des mouvements les plus secrets… Et comme pour mieux « faire passer » une attirance presque irrésistible, l’auteur ajoute à son discours force illustrations : de pleines pages d’exercices calligraphiques mais aussi des reproductions d’une Annonciation de Léonard de Vinci, du Chariot de Giacometti, de planches de Picasso, d’une huile de Dufy… des œuvres qui participent d’une même universalité de l’écriture. –Céline Darner

 

 

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Nuage~Pluie

Ex quo profecto intellegis quanta in dato beneficio sit laus, cum in accepto sit tanta gloria.

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