La fiévre du gigong

Guérison, religion et politique en Chine, 1949-1999

de David-A Palmer

Résumé de l’étude de Da-vid A. Palmer

La fiévre du gi gong expose comment les techniques d’accomplissement du souffle ( 氣功 : qì gōng ), qui furent lancées au sein des institutions de l’État socialiste dans les années 1950, devinrent le véhicule de la forme d’expression religieuse la plus populaire de la Chine urbaine dans les années 1980, puis menèrent à une remise en cause puissante et durable de la légitimité des dirigeants politiques de la Chine à la fin des années 1990. D’un point de vue méthodologique, l’auteur pose comme prémisse à son étude qu’il convient, pour comprendre le qi gong, de différencier ses trois composantes : des technologies du corps dont beaucoup proviennent des temps anciens, les modalités de leur transmission par une organisation sociale spécifique, et l’idéologie véhiculée par cette dernière.

A la fin des années 1940, des cadres du Parti communiste chinois fondent une méthode thérapeutique qu’ils appellent qi gong, à partir d’une technique de culture corporelle qui leur a été transmise par un maître populaire. Dans les années 1950, les autorités médicales du nouvel Etat communiste encouragent la création d’établissements médicaux de qi gong, qui sont fréquentés par l’élite du Parti.

Le qi gong connaît son premier essor durant le Grand Bond en avant à la fin des années 1950, mais il est interdit durant la Révolution culturelle.

Le qi gong est réhabilité en 1979 grâce au soutien officiel de plusieurs membres du Conseil des affaires d’Etat. En quelques années, il se propage à travers la Chine comme un feu de brousse. Mais ce n’est plus le même qi gong que celui des années 1950: l’amalgame s’est produit entre les pratiques du qi gong et les phénomènes paranormaux des fonctions exceptionnelles. Des scientifiques de renom rêvent de fonder une nouvelle discipline scientifique, les sciences somatiques qui transformeraient les arts magiques du corps en une science moderne et universelle. Des milliers de maîtres apparaissent et enseignent des méthodes qui comportent, outre la triple discipline ou régulation du qi gong des années 1950 ( 三调: sān tiáo):

  • discipline du corps (调身: tiáo shēn ou 调形: tiáo xíng),
  • discipline respiratoire (调氣: tiáo qì ou 调息: tiáo xī) qui en est le pivot central,
  • discipline de l’esprit (调神: tiáo shén ou 调心: tiáo xīn), 

une pléthore de pratiques magiques : la guérison par qi externe, le qi gong des mouvements spontanés, les objets à informations, le langage cosmique, etc.

pratique du qigong au Temple de la Terre en 1989

Pendant l’hiver de 1989, le Temple de la Terre (地坛: Dìtán) à Beijing, était un lieu de prédilection pour pratiquer le qigong

Ces méthodes sont diffusées par des lignées de masse qui les transmettent en des points de pratique collective dans les parcs et lieux publics à travers toute la Chine et à l’étranger. Les lignées du monde du qi gong sont fédérées en associations semi-officielles affiliées aux instances médicales, scientifiques et sportives du gouvernement. Elles jouissent d’un important appui politique, notamment au sein des réseaux de la Commission scientifique et industrielle de la Défense nationale, qui étouffe les critiques contre le monde du qi gong et des fonctions exceptionnelles. Un monde foisonnant de groupes populaires se constitue sous cette protection, avec ses associations, ses revues, ses colloques, ses activités hygiéniques, thérapeutiques et culturelles, et ses millions d’adeptes. La fièvre du qi gong atteint son paroxysme avec Yán Xīn (严新), dont les expériences à l’université Qin-ghua, où il aurait transformé la structure moléculaire de l’eau à une distance de 2000 km, font espérer une nouvelle révolution scientifique menée par la Chine et donnent libre cours à tous les fantasmes futuristes d’un avenir où tout sera possible grâce au qi gong. Ses conférences imbues de Force produisent un effet de foule : guérison et transe de masse. Le maître de qi gong devient une idole charismatique, combinant l’image traditionnelle de l’homme à miracles et celle de l’homme de science moderne. Les dérives liées au qi gong se multiplient. Si, de 1979 à 1989, le qi gong participe à un mouvement de défoulement collectif de l’après-Révolution culturelle, dans lequel tout est permis, la tendance post-Tiananmen, de 1989 à 1999, porte plutôt au développement contrôlé. L’intervention de l’État commence, avec l’objectif de rectifier le qi gong. Inefficace, elle se veut de plus en plus sévère après la dure polémique qui fait rage contre le monde du qi gong en 1995. On critique le culte de la personnalité, le retour de superstitions féodales, les abus thérapeutiques, l’escroquerie, et les tours d’illusionnisme qui passent pour les fonctions exceptionnelles de la pseudo science du qi gong.

Pratique du qi gong en Chine 1980-1990

L’explosion religieuse du qigong, de la fin de la Révolution culturelle jusqu’au début des années 90

Parallèlement, les lignées de qi gong deviennent plus sophistiquées et mieux organisées. La tendance est à la récupération. Dans certains organes d’État, dans les associations serni-officielles et dans les lignées de masse, on cherche à exploiter la manne à profit que représentent les activités et produits liés au qi gong. Une nouvelle génération d’organisations de qi gong se développe, qui, sur la base des réseaux de transmission dans les parcs et espaces publics, met en oeuvre des stratégies d’expansion systématique à grande échelle. Le Zhong Gong (中功), par exemple, s’infiltre dans les mondes politique, scientifique, médiatique et judiciaire. Il tisse une organisation gigantesque qui emploie son propre dispositif d’administration pour propager un nouveau système philosophique et culturel, la Culture du Qilin, auprès de ses trente millions d’adeptes. Le Falun Gong (法輪功), lui, s’enracine dans une idéologie millénariste. Celle-ci est vivement attaquée dans la presse par les polémistes anti-qi gong. Li Hongzhi mobilise ses adeptes pour militer contre toute critique. S’amorce alors, de 1996 à 1999, un cycle de lutte et d’expansion, chaque critique dans les médias ou action officielle à l’encontre du Falungong provoquant une riposte de celui-ci, suivie d’une augmentation toujours plus massive du nombre d’adeptes. Li Hongzhi n’hésite pas à défier ses adversaires : il émane de lui une confiance et une puissance qui semblent plus fortes que celles du gouvernement. Avec la manifestation de Zhongnanhai, en avril 1999, Li Hongzhi va trop loin. Le gouvernement lance une campagne intense et systématique pour la suppression totale du Falun Gong. Dans la foulée, c’est tout le monde du qi gong qui est démantelé. L’Etat tente de lui substituer son propre système uniforme d’enseignement et d’administration du qi gong. Le Falun Gong devient une organisation militante basée à l’étranger ; les réseaux de qi gong, fort réduits, persistent de manière informelle et souterraine. Tous attendent un revirement de climat politique qui leur permettra, une fois de plus, de sortir des montagnes.

Nous retrouvons exactement la même dynamique à l’oeuvre dans la science du qi gong : celle-ci se conçoit comme un nouveau système qui englobe les différentes traditions tout en les ramenant à leur unité et à leur pureté originelle. Dans la même veine, un adepte du Falun Gong me dit avec fierté que si le taoïsme privilégie l’ascèse corporelle (修命: xiū mìng) et le bouddhisme l’ascèse spirituelle (修行: xiū xíng), le Falun Gong intègre les deux xìngmìng shuāngxiū (性命雙修) dans une totalité supérieure qui permet de retourner à la racine: le Falun Gong se présente comme un nouvel enseignement qui succède au bouddhisme et au taoïsme dégénérés, tout en étant infiniment plus ancien que ces religions historiques. Les techniques de qi gong, faciles à disséminer, permettent au plus grand nombre de participer viscéralement, dans l’intimité du corps, à la grande tradition. La nature individuelle et participative de la filiation sectaire est en lien avec le millénarisme implicite ou explicite de ces groupes : le salut ne provient pas du simple accomplissement des obligations liées au statut social, mais se gagne par un travail individuel et corporel, pour atteindre à la promesse d’une régénération de soi et de l’humanité : il s’agit de mettre en oeuvre un processus de transformation. Le sectarisme crée donc des groupes nouveaux de volontaires qui adhèrent à une cause commune.

Une performance de qi gong en public, en 2010, à Xuchang

Une performance de qi gong en public, en 2010, à Xuchang

En conclusion, le qi gong préconisé par le gouvernement chinois en 2001 ressemble à celui du début des années 1950 : un qi gong idéologiquement normalisé, transmis dans le cadre de structures étatiques. Nous nous retrouvons à la case de départ : dans un contexte où des lignées populaires de culture corporelle sont toujours très répandues dans la société, le gouvernement cherche à les encadrer, afin d’en faire une pratique scientifique et bénéfique pour la santé, mais également un outil adapté à la diffusion et à la communication dans le monde. Les débordements des années 80 et surtout 90 ont amené l’institution chinoise à restreindre les lignées traditionnelles à tendance sectaire, tout en engageant les experts reconnus à participer à l’élaboration de méthodes traditionnelles de Qi gong de santé. De nombreuses lignées traditionnelles privées se maintiennent, et leur orientation se présente tantôt commerciale, tantôt axée sur des objectifs plus sincères

 

Présentation

Dérivé des pratiques chinoises traditionnelles d’entraînement corporel et mental, le qi gong ou « travail du souffle » a suscité un engouement de masse en Chine dans les années 1980 et 1990, jusqu’à la répression de Falungong, secte issue du mouvement, en 1999. Comment une pratique qui fut d’abord reconnue et encouragée par les chefs du Parti communiste chinois comme méthode de guérison et comme nouvelle révolution scientifique a-t-elle pu devenir le foyer d’une explosion religieuse de masse, puis déclencher une confrontation politique ?

Médiagraphie

Qigong Fever: Body, Science, and Utopia in China de David Palmer, Michael J. Dwyer chez Columbia University PressQigong Fever: Body, Science, and Utopia in China de David Palmer, Michael J. Dwyer chez Columbia University Press

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Nuage~Pluie

Ex quo profecto intellegis quanta in dato beneficio sit laus, cum in accepto sit tanta gloria.

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