Jardins de sagesse : En Chine et au Japon

 Yolaine Escande

Dans le taoïsme, la tranquillité ou le calme (静: jìng ), terme ufilisé par Chen Congzhou pour désigner la vision «statique », définit la disposition naturelle du sage. Dans la pratique artistique, la méditation commence par la concentration, qualifiée d’« entrée dans, la tranquillité » (入静: rù jìng ). En qualifiant la vision statique de « vision dans la tranquillité » (静觀: jìng guān), Chen Congzhou reprend un concept ancien qui désigne la capacité à rester centré dans toutes les affaires du cours de la vie. En revanche, il innove conceptuellement en créant la «vision dans le mouvement» (動觀: dòng guān), qui n’est pas une expression traditionnelle, et qu’il semble avoir forgée pour s’adapter au monde moderne et à la visite de type touristique ou de loisir. Pourtant, la vision dans le mouvement peut elle aussi conduire à la sagesse, dans la mesure où elle se déroule dans un jardin qui jamais ne se laisse saisir dans son ensemble par le regard et qui doit d’abord s’arpenter pas à pas, physiquement, et se mesurer à l’aune de sa propre expérience.

Ainsi, au lieu de prévoir de grandes allées majestueuses et des perspectives ouvertes vers l’infini, marques de pouvoir et d’emprise sur la nature laissant le loisir à l’esprit de s’échapper, comme dans le jardin à la française, le jardin chinois ou japonais n’offre que des sinuosités et des parcours en zigzags. Par exemple, les chemins constitués de pas de pierres plates, qui guident le promeneur vers la maison de thé, ne servent pas seulement à faciliter le cheminement en évitant au marcheur de salir ses chaussures : le concepteur du jardin les a délibérément prévues inégales et irrégulières, cette contrainte forçant le visiteur à baisser la tête pour regarder où il pose ses pieds et éviter tout faux pas, ce qui a pour effet de l’obliger à se concentrer et à oublier les soucis de la vie quotidienne, en l’introduisant par là à la vie spirituelle.

Présentation

En Chine et au Japon, le jardin est par excellence le lieu de la sagesse, et l’art du jardin tourné vers la création des conditions de sa réalisation. La sagesse est en effet décrite comme un cheminement : suivre la voie, et le sens premier d’« art » en chinois et japonais, est « planter, cultiver ». Le jardin est ainsi le lieu de la « culture de soi », ou « du cœur », ce que cet essai illustré montre à travers de nombreux exemples. Espace clos constitué par la montagne et l’eau, qui incarnent les principes cosmogoniques opposés et complémentaires dont les interactions donnent naissance à tous les phénomènes, le jardin est un microcosme qui met en relation avec le macrocosme, ouvrant à la quête d’une harmonie avec lui. En un parcours à la fois physique, sensoriel et spirituel, son organisation, ménageant scènes et déplacements, guide l’homme vers un état de disponibilité intérieure et de non-attachement. La prédominance des rochers, formés de mutations telluriques profondes, ouvre l’esprit à l’impermanence, élément essentiel des conceptions bouddhiste, taoïste et confucianiste. Les arbres, ridés, tordus – inutiles – sont l’incarnation même du sage et de ses valeurs morales : rectitude, fermeté d’âme, solitude, etc. Et, plus généralement, l’esthétique du brut et du simple, expression du naturel par opposition à l’artificiel, insère l’homme au sein du tout.
Photographie du roji du Zuihō-in

Le roji, le chemin conduisant à la cabane du thé, du Zuihō-in , qui fait partie des temples du complexe du Daitoku-ji de Kyoto, avec ses pas de pierre irréguliers, créé par Shigemori Mirei en 1961.

Biographie de l’auteur

Nuage~Pluie

Ex quo profecto intellegis quanta in dato beneficio sit laus, cum in accepto sit tanta gloria.

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