Forger l’esprit

Forger l’esprit est une traduction de l’article Forging The Spirit de Peter Boylan paru sur le site The Budo Bum

Les pratiquants de tai chi chuan retrouveront dans cet excellent article de Peter Boylan un écho de leur cheminement à travers leur expérience de la pratique de la poussée des mains (推手, tuī shǒu ), du le grand enroulement arrière (大捋, dà lǚ) ou la dispersion des mains (散手, sàn shǒu).

Tamahagane, un acier traditionnel, est rempli d’impuretés et demande à être chauffer et marteler longuement pour en rejeter les impuretés. C’est seulement après avoir effectuer ce travailo que vous pouvez commencer à façonner une épée.

Photographie d'un minerai d'acier, tamahagane, et d'un rasoir

精神
seishin
jīngshén
esprit
誠心
seishin
chéngxīn
sincérité
清心
seishin
qīngxīn
un cœur qui répand ou reçoit la lumière
正心
seishin
zhèng xīn
un cœur droit

Ce ne sont que quelques-unes des 14 significations qui surgissent quand je tape « seishin », ”せいしん”, dans le dictionnaire en ligne Kenkyusha. Le japonais est une langue merveilleuse. Il est possible d’écrire le mot phonétiquement et d’entendre ainsi  tout ou partie de ce qui précède , ou parfois des significations diamétralement opposées aux significations ci-dessus. 成心 est également prononcé « seishin » mais signifie préjudice. Cela peut faire du japonais une langue difficile pour dire des choses; profonde, mais remplie de pièges.

Je pense à seishin parce que je rendais visite à un ami et nous discutions du budo autour d’une pinte dans un pub de Dublin Il se demandait comment aller de l’état d’esprit qui vise à détruire ses adversaires à une attitude plus saine, celle qui n’exige pas la destruction de ses adversaires pour réaliser objectifs et maîtrise.

Il y a beaucoup de façon d’appréhender le budo. Cependant, au début, nous n’avons presque pas d’autre choix que de nous préoccuper de gagner, de dominer et de détruire (的,teki) notre adversaire. En tant que judoka débutant, je devais vraiment me concentrer sur l’assaut de mes partenaires et les jeter à bas. Si je ne le fait pas, je suis vite dominé et jeté à bas moi-même et je ne peut pas apprendre quoi que ce soit de la pratique.

On évoque beaucoup les états d’esprit. Fudoshin et mushin sont souvent mis à contribution, mais comment diable peut-on obtenir d’un débutant qui essaye juste de ne pas se faire écraser, de devenir d’abord un peu compétent techniquement, puis jusqu’au point où il sera détendu, agira sans intention préalable et se déplacera en harmonie avec la situation telle qu’elle se développe?

Les koryu bugei semblent offrir la voie la plus éprouvée par le temps à ces états mentaux particuliers. Le voyage n’est pas passionnant. Comme la plupart des pratiques entreprises pour développer l’esprit, il y faut déjà beaucoup d’efforts, pour simplement continuer à pratiquer. Ce n’est généralement pas excitant, surtout dans les premières étapes et les derniers stades.

Les Japonais ont longtemps utilisé l’expression seishin tanren pour parler de la nature réelle de la formation, celle du budo en particulier. 鍛錬 , tanren signifie forger. Forger n’est pas un travail passionnant, qu’il s’agisse d’épées ou d’artistes martiaux. Au Japon, cela signifie marteler et replier à plusieurs reprises l’acier jusqu’à ce que toutes les impuretés en aient été éliminées.

Les Japonais assimilent l’entraînement au budo avec ce genre de forgeage. Seishin tanren ou «forgeage spirituel» est une bonne façon de décrire l’entraînement koryu budo. Il peut être rude, répétitif et ennuyeux, mais si vous ne chassez pas les impuretés d’abord, le produit final se brisera facilement.

L’entraînement koryu budo est construit autour de la pratique de kata plutôt que sur le combat. Le combat est amusant et passionnant, mais il ne construit pas les compétences ou l’esprit qui sont nécessaires à une formation spirituelle. Regardez comment un boxeur, un judoka olympique ou un combattant de MMA s’entraîne. Ils s’entraînent surtout avec des kata. Oh, je sais qu’ils n’appellent pas ce qu’ils font des «kata», mais c’est ce que les exercices d’entraînement sont. Les kata sont des exercices d’entraînement, des patrons pour les techniques, les compétences et la mentalité.

Vous ne pouvez pas combattre efficacement tant que vous n’avez pas atteint un certain niveau de compétences techniques et mentales, et c’est presque impossible à obtenir du combat seul. Il doit y avoir une raison pour laquelle l’entraînement au kata en duo reste la méthode de formation dominante dans le koryu budo du XVIe au XIXe siècle. La raison en est que les exercices en duo, la pratique d’un modèle, le kata, ou le nom que vous voulez donner à ce type d’entraînement, sont la façon la plus efficace de maîtriser la technique physique et de développer un mental de qualité.

Les débutants sont submergés par tous les détails de l’apprentissage d’un nouvel art. Le mieux qu’ils puissent faire c’est de choisir un couple de points d’intérêt et de se concentrer sur eux. Pour un débutant, il faut se concentrer attentivement juste pour approcher ce que fait, sans penser, un compagnon praticien . C’est la première étape sur le chemin vers les états mentaux de mushin et de fudoshin. C’est seulement quand un débutant a suffisamment progressé,  qu’il n’a plus à se concentrer sur chaque étape d’un mouvement donné, qu’il peut commencer à travailler sur le reste de la progression.

La pratique de kata en partenariat donne à l’étudiant un environnement contrôlé dans lequel il peut expérimenter et se développer. L’enseignant peut ajuster l’intensité du régime au niveau technique de l’élève afin qu’il obtienne le maximum de l’entraînement. Au début, cela pourrait être de réaliser  le kata lentement et sans aucune tension. À mesure que l’élève maîtrise la forme extérieure du kata, l’enseignant peut augmenter la puissance, aller plus vite, attaquer plus fortement, puis ajouter de nouveaux kata qui mettent l’accent sur différentes leçons sur l’espace-temps ou l’application technique.

Sur des milliers de répétitions l’étudiant polit ses techniques fondamentales et apprend à se déplacer sans se concentrer sur les détails du mouvement. Alors, l’enseignant peut commencer à varier non seulement l’intensité, mais aussi le tempo du kata. Un danger potentiel de l’entraînement au kata avec partenaire est qu’il peut devenir rien de plus qu’une danse chorégraphiée où vous savez comment et quand votre partenaire se déplacera ou attaquera. Cela peut conduire à des formes vides et à la stagnation du développement mental. La responsabilité de l’enseignant est de manipuler continuellement le temps et l’espace afin qu’aucune répétition de deux kata ne soit identique. C’est à ce stade que le développement mental commence vraiment pour l’étudiant.

Au début, un étudiant qui atteint ce niveau peut essayer d’anticiper le mouvement de son partenaire. Il sait ce que son partenaire est censé faire ensuite dans le kata, et il répond à ce que son partenaire est supposé faire. Dans l’entraînement koryu budo c’est votre partenaire qui vous enseigne, et les enseignants koryu budo peuvent être rudes. Si mon élève anticipe mon action et se déplace d’abord, je vais attaquer l’ouverture qu’il me donne plutôt que de faire ce que le kata prévoyait. Une des leçons du budo est d’agir en accord avec ce qui convient à la situation, pas seulement de faire ce que le script avait prévu. Si il anticipe mon mouvement, il a déjà quitté le kata et je suis libre d’attaquer comme je le souhaite.

C’est quand les étudiants commencent vraiment à développer leur esprit, qu’ils forgent leur seishin. C’est aussi quand, en tant qu’étudiant, j’était le plus susceptible de revenir à la maison avec des articulations amochées et des poignets meurtris. À ce stade, je pensais toujours à quel moment je devais me déplacer et à quelle vitesse je devais bouger. Cela signifiait que je me mouvais souvent trop tard pour me libérer de l’attaque. Quand vous êtes en retard, le sensei parfois  laissera la frappe tomber afin que vous appreniez à quel point vous êtes vulnérable.

Le kata n’a pas changé, mais le tempo et l’intensité l’ont fait. Au fur et à mesure que l’étudiant se familiarise avec la mécanique du kata, il apprend à regarder et à ne bouger u’au bon moment, ni trop tôt ni trop tard. Les étudiants qui veulent dominer et contrôler tout afin d’écraser leur adversaire sont désireux de se déplacer et sont facilement entraînés dans le mouvement avant que ce soit sans danger de le faire. Les étudiants qui pensent trop attendront trop longtemps et se feront battre. Par le forgeage, le martelage et le pliage, à travers d’innombrables répétitions du kata, l’enseignant chasse l’excès de pensée qui entrave le mouvement rapide et propre. La tendance à anticiper votre partenaire, créant ainsi des ouvertures béantes, est lentement forcée à la surface de l’esprit jusqu’à ce qu’il soit enlevé comme les scories sont martelé hors du morceau d’acier tamahagane.

Dans mon cas, j’étais tellement prêt à me défendre contre une attaque que je voyais venir, que j’étais souvent incapable d’attendre jusqu’à ce que cela se produise réellement. À l’inverse, chaque fois que je devenais trop anxieux de bouger, comme un ressort surchargé de tension, mes professeurs hésitaient un instant et me poussaient à bouger. C’est le travail de l’enseignant de fournir des expériences d’apprentissage, de changer le moment juste un peu, ou peut-être beaucoup. C’est ainsi que j’ai appris à calmer mon esprit et ai cessé d’essayer de devancer mon partenaire, j’ai appris à voir ce que teki faisait réellement.

L’élève continue les répétitions, travaillant les impuretés hors de son esprit. Un jour, cela se produira. Il fait un kata à un niveau d’intensité élevé sans y penser, sans réaction. Il sera calme et détendu et agira en accord avec la vitesse et le moment de son partenaire. Ce sera beau. La prochaine répétition sera désastreuse. Il tentera consciemment de dupliquer le kata précédent et échouera complètement. Mon expérience a été à peu près la même .

Fudoshin et mushin sont des états d’esprit qui impliquent de sortir de votre voie. L’ironie en ceci est que si vous essayez de maintenir votre esprit endehors de la situation, votre esprit est déjà activement en elle. Mushin est tout simplement d’être là et de ne pas forcer vos conceptions sur la situation. Mais, si vous essayez de calmer activement votre esprit, vous n’obtiendrez pas ce que vous voulez, comment alors y arriver?

Vous pourriez essayer de respirer par vos paupières.

Now, I want you to breathe through your eyelids.

Dans Bull Durham, Annie dit à LaLoosh de « respirez par vos paupières. » C’est une bonne tactique. Il a trop réfléchi à tout ce qu’il fait, et de ce fait, il ne peut plus lancer correctement. Son esprit est bouleversé et enlisé. Il ne peut plus agir correctement. En lui demandant l’impossible, Annie le distrait et libère ainsi les compétences qu’il a acquises pour agir en douceur et naturellement. Avec koryu budo, on ne dit pas aux élèves de respirer par leurs paupières. Nous forgeons leurs esprits dans le four de la pratique du kata avec partenaire (et si vous ne pensez pas que la pratique de kata appariée est un four, permettez-moi de vous présenter quelques personnes).

Les bons enseignants et les partenaires d’entraînement augmentent progressivement la chaleur du feu. Quand un étudiant débute, il s’inquiète de la mécanique du kata. Au fil du temps, l’enseignant pousse un peu plus et un peu plus jusqu’à ce qu’il ne s’inquiète plus de la mécanique. Peut-être qu’il s’inquiète de ne pas être touchée. Avec suffisamment de martelage aux bons endroits au bon moment, la peur d’être touché est également chassé de son esprit.

Au fil du temps, la répétition et l’augmentation progressive des niveaux d’intensité martelent les autres impuretés mentales. Trop d’intention est un obstacle sur lequel on butte tous. Vouloir dominer et détruire votre partenaire est problématique, que vous fassiez un kata ou un combat. Il crée une intention inutile, qui est une pierre d’achoppement sur le chemin de mushin. Avec assez de pratique, assez de forgeage, l’élève n’aura plus besoin de se convaincre qu’il dominera et contrôlera. Il devient confiant dans son aptitude à  gérer ce qui se présente, et n’a plus besoin d’intention. Maintenant, il est prête à se détendre et à prendre tout ce que son partenaire peut lui envoyer, sans aucune intention particulière.

A partir de là, il va commencer à toucher mushin et fudoshin. Ce sera une chose rare au début, un heureux accident qui ne peut pas être répété intentionnellement. Avec plus de pratique, cet étudiant apprendra à laisser aller les intentions et les attentes. Il sera capable de respirer et d’abandonner ses soucis, ses peurs et le  bruit mental partiront avec l’expiration. Mushin se produira plus souvent maintenant et les soucis, les peurs et le bruit mental deviendront plus faible et plus silencieux, jusqu’à ce qu’ils soient presque partis.

À ce stade, il  n’est plus un étudiant. C’est un aînée qui aide d’autres étudiants à parcourir la voie. Je doute que quelqu’un ait jamais atteint un état parfait où il puisse maintenir fudoshin et mushin tout le temps, mais les grands enseignants s’y tiennent si près que le reste d’entre nous n’en remarque jamais les lacunes. Seishin tanren constituent l’essentiel de la forge de l’esprit. Ce n’est pas un processus rapide ou facile. Tout comme le forgeage d’une épée nécessite des centaines de répétitions à travers le processus de chauffage et de martelage pour se débarrasser des impuretés trouvées dans l’acier tamahagane, puis plus de chauffage et de martelage pour façonner la lame, le minerai brut d’un étudiant est chauffé et martelé dans le four de la pratique kata jusqu’à ce que les impuretés mentales aient été forgées hors d’elle et qu’il devienne un budoka calme et relaxé. Seishin tanren est simple. Ce n’est certainement pas facile.

Affiche de Mugendo BudoguBUDO The Martial Ways Of Japan Ideology Of the Sword: A Spiritual History of Japanese Culture

Lexique

  • てき, 敵, teki: ennemi, adversaire
  • まと, 的, mato: cible, objectif, but
  • 威圧, iatsu: contrainte, pression
  • 威圧的, iatsuteki : autoritaire, dominateur.
  • Kasso Teki (ennemi invisible).
  • 不 動心, fudōshin: esprit immobile, cœur immobile
  • むしん, 無心, mushin: sans esprit, innocence, innocent, candeur; libre de penser sans mauvaise idée; fait de harceler quelqu’un
  • 無心の心, mushin no kokoro: l’esprit sans l’ esprit, le cœur de l’innocent
  • 古流, koryū: école ancienne. Koryu désigne les écoles d’arts martiaux japonais antérieures, du point de vue de leur fondation, à la restauration Meiji (1866) ou à l’Édit Haitorei (1876), qui interdit le port du sabre.
  • 武芸, bugei: art martial

Les bugei koryu sont les modèles ou les systèmes grâce auxquels les samouraïs acquéraient leurs compétences militaires,  leurs valeurs et convictions.

  • たんれん, 鍛錬, tanren: entraînement, exercice; forgeage, trempe, travail du fer
  • せいしん, 精神, seishin: esprit
  • せいしんりょく, 精神力, seishinryoku: force spirituelle, mental, volonté de vaincre

 

Nuage~Pluie

Ex quo profecto intellegis quanta in dato beneficio sit laus, cum in accepto sit tanta gloria.

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